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Interview de Abol Hassan Bani Sadr, premier Président de la République islamique d’Iran

Posted by geostratos sur 23 novembre 2006

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Abol Hassan Bani Sadr est né en 1933. En 1981, il s’est réfugié en France avec Massoud Rajavi, le chef des Moujahidine-e-Khalq (MEK). Plus tard, sa fille a épousé Rajavi avant de divorcer. Il a rompu sa relation avec les MEK quand ils se sont alliés à Saddam Hussein.

Source : Centre de recherche sur le terrorisme

Le centre de recherche sur le terrorisme : Précédemment, vous nous aviez accordé une interview. Vous nous aviez dit estimer que les Moujahidine-e-Khalq (MEK), étaient devenus une organisation terroriste.

Abol Hassan Bani Sadr : Je le confirme.

C.R.T. : Le terrorisme peut-il être justifié contre une occupation étrangère ou contre une autorité despotique ?

A.B. : Je ne le crois pas parce que le terrorisme n’est pas un acte de guerre. Des affrontements entre soldats sont compréhensibles. Mais quand les civils deviennent des cibles alors on ne peut pas parler de guerre. Au début des années 80, les Moujahidine-e-khalq ,(MEK), prétendaient leurs activités militaires se limitant à l’autodéfense. Si on ne nous attaque pas, disaient-ils, nous ne ferons pas appel à la force. Plus tard, ils ont changé.

C.R.T. : A partir de quand ont-ils changés ?

A.B. : En arrivant en France, ils ont commencé à dire que la lutte armée contre le régime islamiste était la seule voie. Je répondais :  » Ce n’est pas ce qui a été convenu entre nous.  » Ils se justifiaient affirmant que par un effet d’entraînement, nous provoquerions ainsi un soulèvement général et la libération des Iraniens. Je leur répondais, qu’à mon sens, leur politique produirait l’effet contraire. Quand l’État une opposition se font face les armes à la main, la population, réduite à la condition de spectateur, reste passive. Les événements leur ont prouvé la pertinence de mon analyse. Aussi, à partir de leur installation en Irak (1), ils ne parlaient plus de briser le mur de la peur, mais de se substituer au peuple pour renverser le régime islamiste. Ils ont alors mis sur pied ce qu’ils ont appelé  » l’armée de libération,  » une armée de Saddam Hussein, équipée et soutenue par lui jusqu’à sa destitution.

C.R.T. :Depuis la chute de Saddam Hussein, les MEK sont-ils toujours sur la ligne terroriste ?

A.B. : Il y a quelques mois, ils ont organisé un congrès à Washington. A cette occasion, ils ont affirmé vouloir renoncer à l’usage des armes. Disent-ils la vérité ? Je n’en sais rien. En tout cas, sans bases militaires à l’étranger, comme autrefois l’Irak, ils n’ont plus les moyens de monter des opérations terroristes. D’autre part, si aujourd’hui ils lançaient à nouveau des opérations armées contre l’Iran à partir de l’Irak, tout le monde demanderait aux Américains à quelle genre de lutte contre le terrorisme ils se livrent. Ni l’Irak, ni les Etats-Unis ne peuvent s’offrir ce luxe, parce que la violence des uns justifie la violence des autres. La situation échappe alors à tout contrôle. Aussi, si les MEK (Moujahidine-e-khalq) déclarent aujourd’hui renoncer à la violence armée, même contraints, c’est une bonne chose. Même si ce n’est pas une garantie sur le long terme.

C.R.T. : D’après la définition des Nations unies, une résistance est une force militaire nationale et populaire, qui se dresse pour combattre un occupant étranger. A l’analyse, les MEK, (Moujahidine-e-khalq,) peuvent-ils être assimilés, comme ils l’affirment, comme une résistance ?

A.B. : Non, car ils n’ont pas reçu mandat du peuple pour cela. Ils se sont autoproclamés résistance. Selon mes principes politiques, nul n’est le tuteur de son peuple.

C.R.T. : Voilà qui ne va pas plaire en Iran ce que vous dites !

A.B. : (NDR : Il rit). Il faut que la population soutienne une résistance pour qu’elle soit légitime. Il y a eu des cas, comme en Algérie ou au Vietnam où, sans conteste, on a assisté à des ralliements du peuple au soulèvement. A-t-on assisté à quelque chose de semblable en Iran à l’égard des MEK ? Certainement pas. Au contraire, le peuple iranien se considère à la fois victime du régime et des opposants armés, du MEK. Pour être reconnu, il faudrait à ce mouvement être indépendant. Or, comme hier avec Saddam, les MEK sont aujourd’hui dépendant des Israéliens et d’autres pays étrangers.

C.R.T. : Si les MEK ont été terroristes mais ne conduisent plus d’action de cette nature, ils n’en sont pas moins accusés, par exemple par Human Rights Watch (2), de commettre des exactions contre leurs propres membres (3), par exemple pour les empêcher de quitter leurs rangs. Comment gérer ce problème purement humanitaire ?

A.B. : Il y a quelques mois, j’ai adressé une lettre au Président du CICRC (Comité International de la Croix Rouge) lui demandant d’intervenir sur ce sujet en conformité avec la Convention de Genève (4). En particulier, je lui ai demandé comment il se fait que les Américains ne les laissent pas accomplir leur mission auprès des gens qui sont retenus prisonniers par les MEK (Moujahidine-e-khalq) dans le camp d’Achraf en Irak (5). Quand ces gens, retenus captifs par les MEK, parviennent à s’enfuir, s’ils tombent entre les mains des Américains, ils se retrouvent dans des conditions guère plus enviables (6). Des anciens des MEK (Moujahidine-e-khalq), qui se sont récemment enfuis de l’organisation m’ont contacté et demandé d’intervenir de nouveau. Pour la troisième fois, devant vous, j’exprime le fond de ma pensée sur ce sujet : il est inadmissible que les Américains empêchent la Croix Rouge d’intervenir afin de recueillir les témoignages des gens retenus par la force par les MEK dans le camp d’Achraf. Ils devraient ensuite, sous la protection de cette organisation internationale, pouvoir se rendre librement là où ils le veulent.

C.R.T. : Voulez-vous dire y compris dans les pays occidentaux ?

A.B. : Oui, y compris dans les pays occidentaux.

C.R.T. : J’ai entendu dire, qu’aujourd’hui, les Américains n’offrent qu’une alternative aux MEK qui veulent quitter cette organisation : ou rester enfermés en Irak ou partir en Iran, le pays contre lequel ils ont porté les armes. Est-ce vari ?

A.B. : Officiellement, les Américains disent chercher un pays d’accueil pour ceux qui veulent quitter l’organisation. Mais, dans les faits, c’est le choix que vous venez d’exposer qu’ils donnent. Pourquoi ? A mon avis parce qu’ils veulent se servir des MEK comme d’une monnaie d’échange avec le gouvernement iranien. Sinon, ils n’auraient aucun intérêt à garder les MEK en Irak, quand les Irakiens eux-mêmes demandent leur départ (7).

C.R.T. : Il y a aussi des gens retenus contre leur gré dans les bâtiments des MEK à Auvers sur Oise, dans la banlieue parisienne.

A.B. : C’est exact. Leurs papiers leur ont été confisqués. Dehors, ils n’ont pas d’argent, pas de papiers, ils ne sont  » personnes.  » Les gouvernements occidentaux doivent s’en préoccuper. Je sais que des Iraniens peuvent essayer d’en profiter pour se prétendre rescapés des MEK et sans papiers. La police les confondra aisément. Si les autorités des pays européens, à commencer par la France, assurent ceux qui veulent quitter les MEK qu’ils retrouveront leur identité et seront aidés, beaucoup opteront pour la liberté. J’insiste, sur ce plan, l’Occident ne rempli pas ses obligations quand il affirme défendre les droits de l’Homme, et vouloir aider les Iraniens à restaurer la démocratie. L’Occident, j’en ai peur, privilégie ses intérêts au détriment des droits de l’Homme.

C.R.T. : La plupart des informations sur le nucléaire iranien sont fournies par les MEK. Qu’en pensez-vous ?

A.B. : Je pense que les MEK fabriquent des preuves avec les Israéliens pour préparer une guerre contre l’Iran. De la part des MEK, c’est une trahison. La plupart de leurs affirmations sont mensongères. Nous avons eu avant eux ces informations concernant les installations nucléaires iraniennes. C’est vrai, le régime islamiste a dépensé beaucoup d’argent, mais avec la corruption et la gabegie qui règnent dans le pays, le résultat est mince. En tout cas, l’Iran est loin de fabriquer une bombe.

C.R.T. : Il n’y a pas que les MEK pour dire que l’Iran est proche de la bombe…

A.B. : Pour vous montrer qu’il y a beaucoup d’exagération sur ce programme nucléaire. Il y a peu, M. Ahmadinijad s’est rendu lui-même à Natanz (8). Il voulait lancer les centrifugeuses pour enrichir l’uranium. Les appareils branchés, une explosion a obligé les techniciens d’arrêter l’opération. Un autre exemple, il y a quelques jours, le Parlement étudiait le budget de l’Etat. Un article précisait que les services rendus par les installations nucléaires devaient être considérés comme un profit de la trésorerie de l’Etat. Un député s’est levé pour dire :  » Quelles installations ? Quels services ? Tout cela est potentiel, pas réel.  » La séance a été levée pour changer de débat. Répandre le bruit que le nucléaire iranien représente un danger immédiat pour l’humanité sert les intérêts de M. Bush et des Israéliens. Rien d’autre.

NOTES :

(1) En 1986, à la suite d’un accord passé avec Tarek Aziz, Massoud Rajavi, chef des MEK, est parti s’installer avec le gros de ses forces en Irak.

(2) « Human Rights Watch, » organisation américaine de défense des droits de l’Homme, a publié un rapport en mai 2005, intitulé « Pas de sortie, atteinte aux droits de l’Homme au sein du camp des MEK. » A la suite des réactions des partisans des Moujahidine (MEK) contre ce rapport, l’organisation américaine a publié le 13 février 2006 un nouveau dossier : « Réponses de Human Rights Watch aux assertions des Moujahidine du Peuple Iranien (MEK) »

(3) Les accusations portées par d’anciens membres, devenus critiques des MEK, parlent d’incarcérations, de séances de tortures poussées, de morts sous les coups et d’exécutions.

(4) Il s’agit de la « Déclaration de Genève, relative au traitement des prisonniers de guerre, » adoptée le 12 août 1949.

(5) Les Américains, au lendemain de leur prise de contrôle de l’Irak, au printemps 2003, on désarmé les Moujahidine du Peuple Iranien (MEK) et les ont regroupés dans leur camp principal, Achraf, situé à une cinquantaine de kilomètres au nord de Bagdad.

(6) Le camp d’Achraf est sous contrôle américain, depuis le printemps 2006 avec l’aide de soldats bulgares. Néanmoins, il est divisé en deux parties. Dans la première, les Moujahidine s’auto-administrent. Dans la seconde, se trouvent les logements des gardiens de la force d’occupation de l’Irak. D’après les témoignages recueillis, parmi les Moujahidine, nombreux sont les éléments qui veulent quitter l’organisation. Un système répressif, sous le contrôle des responsables de cette dernière, fait de son mieux pour les en empêcher. Certains parviennent néanmoins à tromper leur vigilance. Ils rejoignent alors la partie du camp où sont installés les gardiens du camp. Demandant protection, ils sont alors retenus dans un secteur à part mais, semble-t-il, y endurent des conditions de vie difficiles. Nous avons obtenus ces renseignements de la part d’éléments qui, s’étant enfuis, ont finalement été évacués après plusieurs mois.

(7) Les Moujahidine (MEK) sont considérés par les Irakiens comme des collaborateurs de Saddam Hussein. S’ils jouissent d’une certaine estime dans la population sunnite, proche de l’ancien raïs, ils sont détestés des Kurdes et surtout des chiites. Ces derniers, dominants dans les instances gouvernementales en raison de leur proportion dans la population, sont de farouches partisans du départ des Moujahidine (MEK) d’Irak.

(8) Natanz est l’un des principaux sites du programme nucléaire iranien.

 

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